Paysages carnivores

Avec leurs parcours sinueux à travers la forêt boréale, les routes 138 et 389 sont inévitablement le théâtre de confrontations fatales entre la civilisation et la nature. C’est une peur typiquement nord-côtière que de craindre de frapper un cervidé avec son véhicule en prenant la route après le coucher du soleil. Peu importe l’espèce, la vue d’une bête écrasée en bordure de route n’est également pas quelque chose de très plaisant pour la plupart des gens, tant après coup que dans le cœur de l’action. C’est malgré tout un élément omniprésent dans le paysage de la région.

C’est d’ailleurs l’idée d’un paysage, prédateur à sa façon, qui m’a inspiré le titre Paysages carnivores pour cette série de 5 tableaux montrant à très grande échelle des détails d’animaux accidentés retrouvés près d’autoroutes. Sans devenir abstraits, ils facilitent l’exercice de faire abstraction du sujet grâce au format de ses éléments et à leur composition. De surcroît, la facture visuelle adoucit et sature de couleurs riches. On peut alors y voir de grands paysages fictifs aux teintes saturées, chaudes et carnées. Le regardeur se retrouve ainsi à apprécier les textures et les couleurs pour leurs qualités intrinsèques malgré le sujet, qui lui n’évoque habituellement aucune beauté, bien au contraire. Cette contradiction questionne l’idée du beau et du dégoût, le rapport entre chairs alimentaires et chairs corporelles. Il faut redéfinir les frontières entre l’interne et l’externe, entre le malaise acquis et son objectivité.

La série rend en même temps compte des sacrifices nécessaires à une accessibilité du territoire pour ses habitants, un enjeu dont l’importance est difficile à cerner lorsque l’on est issu des grands centres.